Comme annoncée précédemment, une petite note consacrée aux "gara poetica" sardes, ces compèts de poésie qui avaient lieu en Sardaigne dans les 50 premières années du 20ème siècle. Hier, donc. Pour situer le topo, la Sardaigne, c'est une île située juste dessous la Corse et que tout le monde confond avec la Sicile. L'énorme chance des Sardes, c'est que tout le monde n'en a jamais vraiment eu à secouer, de leur île. Il y a bien eu des envahisseurs, des Génois, des Arabes, des ceci et des cela. Mais bon, l'île a traversé le temps à l'écart des grands bordels. Et ô miracle, une culture, colorée, vivante s'est développée. Dans l'indifférence générale des continentaux donc. Je vais éviter de vous faire le guide touristique, mais sachez que la Sardaigne, c'est très zoli, il y a de belles plages aux eaux pures et aux montagnes accueillantes. Le meilleur reflet des Sardes, c'est leur langue. Officielle. Pas un simple dialecte de plus. Non, une vraie langue. Pour les curieux, Grazia Delledda, une nana, a eu le prix Nobel de littérature en 1926. Et oui, m'sieur. Pour les linguistes, sachez que l'on retrouve pas mal d'éléments de vieux catalan, un peu de génois et bien sûr de l'italien, mais version assez rétro. D'ailleurs c'est pas compliqué, à Alghero, ville  du nord-ouest, on parle toujours le catalan d'il y a 300 ans (!!!). Et à Sant Pietro, une île à l'extrême sud-ouest, le génois de Christophe Colomb... Véridique.

Bref, c'est une langue propice à la poésie. Elle est très imagée et pleine d'esprit, même si c'est rocailleux et que ça caquette en même temps à l'oreille. Le meilleur signe, c'est que les petits vieux et les petites vieilles ont une façon bien à eux de vous raconter des histoires banales sous forme de récits aventureux ou humoristiques. Beaucoup de dérision en général. Ca repose du français.

Alors, depuis des lustres, on ne compte plus les poètes qui ont traversé le pays chantant leur campagne et leurs (més)aventures. Un petit côté côté troubadour, quoi. Rapidement, au début des années 00 (comprendre 1900), ces mêmes poètes se sont rencontrés devant un public de villageois. Les "gara poetica" étaient lancées. Des gens du public proposaient un thème. Chaque poète devait alors développer un récit, un poème, selon l'idée proposée.

Et de ces rencontres sont nées bien sûr des figures. Car ce n'est pas à la portée de tout le monde d'improviser ainsi.

Mais celui qui a commencé avant tout le monde, celui a marqué son petit monde avant les grands esprits du 20 ème siècle, c'est bien Melchiorre Murenu. Lui, il est né en ... 1803. Et ses poèmes ont marqué bien des Sardes, même si les jeunes se marrent un peu quand on prononce son nom. Sa vie est déjà un poème pas marrant. Il est né à Macomer, une ville du nord-ouest. Devint aveugle à l'âge de 3 ans. S'ensuivit une liste sans fin de galères. Qui visiblement lui ont filé les billes de ses poèmes. Son truc à lui, c'était de charrier. Les flics, les notables, les politiques... Bref, tous ceux qui mènent la barque.  Et c'est là qu'on voit de nouveau le pouvoir des mots : Melchiorre, qui a vécu comme un clodo toute sa vie, s'est vite retrouvé dans le collimateur des gens qu'ils raillaient. Il s'est fait arrêter un jour par trois hommes de la campagne qui ont prétexté que son pote, un autre poète, du nom de Maloccu (véridique) le demandait. Melchiorre ne revit jamais plus son pote Maloccu : il se fit balancer derechef dans un ravin. Depuis la légende de Murenu demeure. Poète et emmerdeur, poète et "slameur" avant l'heure.

Voici un de ses poèmes connus et marrants : "La merde de Bosa". Bosa est un village génial de la côte ouest. On se croirait en Catalogne avec les habitants parlant italien. Antique, à l'abri de tout. Une machine à remonter le temps. En douceur.

Murenu ne pouvait pas encadrer cette ville, pas loin de la sienne, Macomer.


Testu Sardu

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En français.

Cantu b'hat in s'inferru fogu e famen

E d'ogni patimentu illimitadu,

Una mente distint'hat computadu

Ch'in Bosa b'hat fiagu e ledamen!

01 Un esprit intelligent sait

Qu'il y autant de feu que de colère en enfer

Et qu'en matière de souffrance infinie,

Il n'y a que la puanteur et le fumier de Bosa!

Sa ver'irreprensibile giustizia

Hat fattu copiosu cussu fogu,

E bois, similmente in cussu logu,

Faghides abbundare s'isporchizia,

E fettores de grand'impudicizia

Ne bo nde mancat ne bo nd'hat mancadu!

02 Ainsi que la pure et infaillible Justice

A conçu ce feu fougeux,

Toi, de la même façon mais de ta place,

Tu débordes d'infection !

Et tu as toujours eu à revendre

Cet amas d'indécence et de puanteur

Custu logu suffocat alientos,

pro me, no mi cumbenit chi resista;

Assumancu faghidebos provista

De rudas, romasinos e atentos,

e pro mesu e varios fumentos

Podet benner su fragu superadu.

03 Cet endroit me fait suffoquer,

C'est insupportable

Prie, supplique

tristesse, chapelet, vermine,

Mais même en essyant de désinfecter

On ne peut triompher de la puanteur

Pro poder superare sos fetores,

Como chi sun pienos sos terrinos,

Devides ispozare sos giardinos

De amentas e ateros fiores,

Pro confunder, a forza de odores,

Sa peste chi su cul'hat causadu.

04 Si tu veux en venir à bout,

Attends que les terres soient pleines,

Il te faudra voler dans les jardins

De la menthe et d'autres fleurs

Afin de couvrir leur odeur

Cette peste causée par votre immense cul.

Sa causa dipendede da inie,

Pro cantu sos fiagos sunu medas,

Immancabile este chi caghedas

Bindighi o vinti 'ortas a su die,

Corruoe est famadu pro su nie,

Bosa est pro sa merda lumenadu.

05 En voici les origines:

Qu'importe vos pets,

Vous pouvez chier

Quinze ou vingt fois par jour,

S'Arcu Curreboi est connue pour sa montagne,

Bosa pour sa merde.

Mancari de familia siant trese,

Sas chistiones non faghent bizzarra;

Bazzinones chi leant una carra

'Ogni notte nde prenant chimb'e sese,

Faghet treghentos mojos a su mese

Già l'ingrassant su logu fadigadu.

06 Même s'il y a trois personnes par famille,

Aucune question ne se transforme en dispute:

Cinq ou six grands pots de terre

Sont remplis chaque nuit;

Ils en font 150 kilos par mois,

Ce pays pourtant réduit est ainsi superbement enrichi de fumier !

Su culu 'ostr'est meda volenteri

Po ingrassare sos terrinos lanzos;

Bois ischides dar'a sos istranzos

De part'e cibu, pudidu fragheri.

Chircadebos un'ateru merderi

Cun d'unu carrettone ben'armadu.

07 Votre immense cul se porte bien

A force d'enrichir vos sols stériles;

Vous savez comment recevoir un étranger

Un pet puant pour nourriture.

Cherchez une autre décharge

Avec une plus grande charrette !

Non bastat unu solu carrettone

A fagher nettos sos fundagos mannos;

No si ch' 'ogat mancu in battor'annos

Sa sicca chi tenides a muntone.

Maladitta merdosa nassione

A culu totalment'irreguladu.

08 Une seule grande charette n'est d'ailleurs pas assez

Pour se débarasser de ces tas;

Même quatre années de travail n'y suffiront pas

A enlever toute cette merde sèche!

Ce pays merdeux doit être maudit

Avec un tel cul bordélique !

Su culu 'ostr'est med'ubbidiente,

Insumma, no est duru nè berbetigu;

No bos bisonzat tartaru emetigu

Nè abba frisca nè brou chegente,

Pro bos fagher cagare frequente,

Infatti, mai no nd'hazis usadu.

09 Votre immense cul est docile;

En un mot, il n'est ni solide ou malin:

Vous n'avez pas besoin de vomitif

D'eau douce ou de bouillon de légumes

Pour chier souvent.

En fait, nous n'avez besoin de rien du tout!

Su culu 'ostr'est meda volentieri

regalande bruttes' in abbundanzia:

A pius de mes'or 'e lontananzia

Apprendet su fracu 'ogni naseri;

Bazzinos mannos cant'unu libreri

Unu contende si nd'est isbagliadu.

10 Votre cul immense veut même trop bien faire

Afin de fournir abondamment de la merde:

A moins d'une demi-heure de distance

La puanteur est déjà perçue par de bosn nez;

Il y a chez vous tant de gros pots de chambre

Que personne ne peut tous les compter !

Deo, cun tottu ch'hapo ment'abbizza,

s'animu non mi bastat chi lu conte,

unu chi s'incontresid in su ponte

M'iscriet chi l'hat fattu meravizza,

in tres minutos vasos settemizza

De merd'a su fiumen' hant bettadu.

11 Moi, qui ait pourtant une âme avertie,

Je n'ai pas le courage de vous le dire

Une personne que j'ai rencontré sur le mont

M'a écrit qu'il avait été abasourdi:

En trois minutes, il avait vu 7000 pots

Plein de merde vidés dans la rivière !

Benint a fagher in d'unu minutu

Vintitregentos vasos de avanzu.

Si sos culos fint mattas de aranzu

Nd'haiat sa Sardigna hapidu fruttu,

Ca sa merda est pudidu tributu

Chi sempr'in custu logu b'est 'istadu.

12 Ils peuvent en remplir en moins d'une minute

Vingt-trois pots de déchets.

Si les culs étaient des plantes organges,

La Sardaigne gagnerait beaucoup d'argent!

Mais la merde a toujours été un devoir puant

Qui a échu dans cet endroit.

Giuro, senza bos fagher ironia,

Cun custa veridade fatto fronte,

S'in sos terrinos de su Piemonte

Chimbe o ses culos bostros bi tenia,

Patata Savoiarda nde 'attia

Un'ischiffittu bene carrigadu.

13 Je le jure, je suis sérieux,

La vérité en face,

Si les pays du Piémont

Avaient cinq uou six culs de votre taille,

Ils rempliraient un plein navire

De patates savoyardes!

Chirco duos contistos chi presumen

Su calculare podent, assumancu,

Sos chi falant velados de biancu,

Su sero, a cundire su fiumen,

Avvertinde, chi bene lo assummen

E mi mandent su contu approvadu.

14 Je cherche deux comptables pour faire un test

Si c'est possible de reconnaître, au-moins,

Combien de gens descendent en grande cape blanche,

Polluer la rivière le soir,

Leur priant qu'ils fassent le bon compte

Et qu'ils m'envoient ensuite le chiffre validé.

Custas sunt sas giustas veridades

De conzas e cunduttos e fundagos,

Chi cun sos bostros putridos fiagos

Cale si siat omin' annegades,

Sezis porcos infin'e meritades

Cantu madre natura bos hat dadu.

15 Il y a les vraies vérités

Au sujet des tanneries, des réservoirs et des entrepôts,

Avec vos pets fétides

Vous pouvez indisposer tout le monde.

Vous êtes des pourceaux et méritez

Ce que la nature vous a donné.

In cumplessu, est centru de bruttesa,

Tumba de milli varios fiagos.

Bi hat pius merda in sos fundagos

Chi non b'hat in su mare limpiesa:

A l'haer conduid' a sa nettesa

Mai mediu perunu b'hat istadu.

16 Ajoutez à cela, Bosa est laide à un point unique,

Une collection de milliers de puanteurs distinctes.

Il y a plus de merde dans leurs toilettes

Que de fraîcheur dans la mer.

Pour être clair

Rien n'a pu changer cela.

Finalmente lis naro: pro bon'usu,

Ch'in su troppu cagare ponzan frenu;

Sos vasos, ch'in d'unu die hant pienu,

Sunu tres miliones e piusu.

Cun cust'avvisu creo chi s'abbusu

Benzat in calchi modu mitigadu.

17 Au-moins je leur dis : s'il vous plait

Réfrénez vos envies de chier!

Ils ont rempli en un jour

Trois millions de vases !

J'espère que cette remarque

Aidera à tirer le tireau sur cet immondice.

IMAG0493

Bosa, ville colorée et... propre. Août 2006.